...........................Décompte : J [1] - 168
Pas de VIP, pas de people, pas de show-biz (francophone) belge. Et pour cause, enchaîne Weger : « Ce pays est petit. Il y a une proximité forte. Vous pouvez croiser Arno au café ou Philippe Geluck au supermarché. On ne se la joue pas, ici. » Mais en même temps, il y a cette peur très éloquente du glamour. Cette méfiance vis-à-vis de tout ce qui brille. Il y a cette allergie – inconsciente – au star-system made in Belgium, qui peut avoir comme conséquence que ce pays… ne fait pas rêver de l’extérieur. À force de ne pas croire en la magie de son terroir. La Belgique est aussi totalement réfractaire à l’idée d’élever des statues, des légendes fondatrices ou une mythologie patriotique. Ce n’est pas pour rien que c’est le pays de l’entarteur, cet égorgeur de grosses têtes [2].

Quelques jours plus tard, je me rends chez un vieux sage bruxellois. Qui me confie que, dans le cadre de ses activités professionnelles, il lui arrive régulièrement d’aller à la rencontre de ses confrères français. Et là, ça ne manque pas, dit-il : « Très vite, le sujet de mes origines belges est mis sur la table. Souvent sous forme de boutade. Et je m’entends dire, de temps à autre : alors, comment va le petit Belge ? Question à laquelle je rétorque généralement, histoire de couper court à toute tentative de domination, par quelque chose comme “parce que tu fais sans doute partie des grands Français ?” ».
Autre classique des rencontres belgo-françaises : les blagues belges. Que le psychanalyste a pris l’habitude de systématiquement traduire en version française. « Généralement, les blagues où apparaissent disons trois nationalités, il y a l’Américain, le Français et le Belge. Quand c’est un Français qui raconte, le rituel veut que la chute vienne avec le Belge. Mais il suffit de changer de frontière pour que l’on modifie, d’un rien, le scénario, et que la chute accompagne le Français, ou l’Américain. » Chacun son complexe, en somme. Et dans les variations anglaises de la blague internationale, c’est le Français qui tiendra le rôle du Belge de service.
Après quelques semaines d’investigation, je décide de changer de méthode. Et d’aller frapper à la porte d’un spécialiste belge aux origines françaises en incarnant, pour le jeu, les complexes du Belge. Ainsi, me dis-je, le psychanalyste sera-t-il plus à même de conserver sa distance critique, sans se soucier de réveiller l’éventuelle susceptibilité de ses compatriotes.
Je me présente donc sous un déguisement légèrement caricatural de Belge. Voici, en gros, la présentation que je fais au spécialiste :
Tout d’abord, une question, docteur : dans quelle langue voulez-vous que je parle ? Le français ? Très bien. Voilà, ça fait longtemps que je voulais venir vous voir, parce qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Quoi ? Ça, c’est à vous de me le dire, c’est pour ça que je vous paie et j’espère bien que j’en aurai pour mon argent. Comme dirait ma femme Véronique, Dieu est mort, Marx est mort, et moi-même je ne me sens pas très bien.
On dirait du Woody Allen…
Non non, détrompez-vous, c’est du belge. Un de ces trucs que le prince Laurent pourrait dire à son papa, le roi Albert. Oui, vous êtes français évidemment, tout ça ne vous dit rien…
Vous êtes venu pour me parler du prince Laurent ?
Je ne suis pas venu pour vous raconter l’histoire de la dynastie belge. Ceci dit, pour votre information, Laurent est un peu le vilain petit canard de la famille royale belge. Il n’a aucun sens diplomatique, court derrière tous les jupons qui passent, fraude le fisc et crache sur son père… qui ne serait pas son père. Tout moi, quoi !
Pardon ?
Non, je plaisante. Pour vous, il est marqué belge sur mon visage, hein !
C’est vous qui le dites. Vous avez un problème avec votre pays ?
Oh, je vous vois venir. Vous allez la ramener avec votre culture millénaire. Pétain, Céline, Charles VII, Brasillach, Arielle Dombasle, Bazaine, Landru… Vous croyez que je ne connais rien à l’histoire de France…
…
Allô ? Y a quelqu’un ?
…
Héhé !!! On ne vous entend plus, hein ?
Je vous écoute. Vous voulez que l’on parle de l’histoire de France ?
Long silence. Je me sens mal. Ce type ne comprend rien. Se fout de ma gueule. Je craque. Et puis, il se passe quelque chose. Je suis comme visité. Un ange passe dans ma drôle de caboche. Je suis comme sous hypnose. Et soudain, les mots se mettent à sortir de ma bouche, comme poussés par un impératif catégorique. Je me mets à parler, toutes voiles dehors, et m’entends proférer ces confessions intimes :
Je me sens mal dans ma peau. Mes parents n’arrêtent pas de se chamailler. Comme mon père (Albert) parle wallon et que ma mère (Fientje) parle flamand, les malentendus ne sont pas rares. Tous les deux viennent par leurs grands-parents de la campagne. Et sont montés à la ville peu avant ma naissance. Ils ont très vite eu ce côté nouveau riche… surtout ma mère. Depuis tout petit, elle n’a pas cessé de comparer mes exploits à ceux de mes voisins. « Tu as vu, la petite France, elle au moins elle a un bon bulletin. Toi, tu en fais toujours le minimum. » Ou alors, à mon père, qui ne travaille plus depuis la fermeture des mines : « Toi Albert, tout ce que tu sais faire, c’est aller dépenser tes allocations de chômage au bistrot. » Vous l’avez compris, c’est ma mère, secrétaire de ministre, qui porte la culotte. Avec un père chômeur au bistrot, un peu poète, un peu loser, et une mère dont on a pu dire qu’elle vendrait ses enfants pour y « arriver », qu’est-ce que je n’ai pas entendu !!! Railleries, quolibets, blagues de mauvais goût… J’en ai nourri un complexe, et suis devenu le souffre-douleur de France. Il faut que je vous dise que dès mon plus jeune âge, j’ai été littéralement fou amoureux de France. Et j’en ai bavé. Face à elle, j’avais le sentiment d’être une sorte de demeuré, un Néandertalien. Alors qu’elle, avec ses airs de baronne… Si vous saviez ce que j’ai pu la détester… C’est sans doute à partir de ce moment-là qu’inconsciemment j’ai pris le parti de tourner tout en dérision – à commencer par mes parents et par moi-même. De me péter la gueule de temps en temps. De jouer au con… puisque après tout, on me prenait pour tel ! Eh bien vous savez quoi ? C’est bizarrement à partir de ce moment-là, que le comportement de France a changé. Elle est devenue plus sympa. Elle me regardait presque avec une forme d’admiration. Un soir, elle m’a dit : « Au fond, toi, tu es fou. » J’ai compris que, derrière cette petite phrase, se cachait une déclaration d’estime. Voilà l’un de mes paradoxes, docteur : c’est depuis que je singe mon manque d’identité que France – et les autres – m’en prêtent une. On ne m’a pas aimé au premier degré ? Eh bien soit : je prendrai ma revanche, et j’aurai le dernier mot au second degré !
Je vais vous faire une drôle de confession, docteur : mes parents sont toujours en vie aujourd’hui, mais c’est comme si j’avais vécu avec le sentiment d’être un orphelin. Une sorte d’apatride. Et le plus étrange, est qu’aujourd’hui, loin d’envier la situation des grandes familles voisines, j’aime cette idée d’être apatride. Oui, je suis orphelin… mais fier de l’être. C’est grave, docteur ?
Mais non, mon vieux. Ça fera 100 euros. À la semaine prochaine.